La newsletter #12 : Écrire l'autre
Écrire l'autre, le personnage racisé, celui qui ne nous ressemble pas.
Le mot du mois :
Nescient, -ente, adj.
Qui ne sait pas, qui ignore (pour briller en société, ne dites plus de quelqu’un que ce n’est pas le lampadaire le plus éclairé de la citadelle, mais que c’est un pauvre bougre totalement nescient.)
Écrire l’autre :
J’avais prévu d’écrire cette newsletter fin 2025, mais j’avais besoin de le faire à tête reposée et pas à chaud.
Si vous êtes au fait de ce qui se passe sur les RS dans la communauté littéraire (ça me fume d’appeler ça une communauté vu l’état du truc), vous avez très certainement vu passer le “juste parce que c’est un Arabe, je ne lirai pas le roman” à propos du roman de Delinda Dane ou bien les nombreux “si les auteur‧ices racisés avec leurs perso qui leur ressemblent ne sont pas publiés, c’est parce qu’ils écrivent mal”.
Je n’ai pas lu le roman en question, je ne sais pas si l’autrice est elle-même concernée, donc je ne peux pas juger de comment son personnage a été écrit.
Ce qui m’intéresse, c’est la violence de ces propos, qui ne sont pas les premiers à être tenus. Je me souviens parfaitement des émotions que j’ai ressenties en tombant sur ça.
Je me suis donc, encore une fois, interrogée sur la place des personnages racisés (plus particulièrement les perso maghrébins et arabes), comment ils sont accueillis par les ME, les lecteurs, mais aussi comment ils sont écrits par les personnes non concernées (pas toujours bien).
Les personnages “arabes” dans littérature française
C’est tout un sujet et je pourrais disserter des pages et des pages dessus, mais je vais essayer de faire concis.
Les personnages arabes (en réalité, maghrébins pour la plupart, mais les gens aiment trop dire “arabes”) sont en grande majorité, au mieux des personnages secondaires, au pire des clichés ambulants (drogue, deal, violence, etc., sponso par BFM).
Je vais principalement aborder la littérature YA (contemporaine, romance ou fantasy) ainsi que la romance au sens large.
Premièrement, dans le paysage de l’édition française, les personnages racisés own-voice (écrits par des concerné‧es) sont très peu représentés. Toutes les excuses sont d’ailleurs données de part et d’autre - ça va des mails de refus racistes, au “ce n’est pas vendeur”, au “je ne lirai pas si le perso est arabe”, à “c’est parce que les racisés écrivent mal”, en passant par le “je n’arrive pas à m’identifier” (mind you, ça s’identifie sans problème à un elfe à la queue en tirebouchon, mais passons - Cardan, c’est de toi que je parle).
Les personnes racisées dans les romans sont bien souvent écrits par des blanc‧hes et on est en droit de se demander pourquoi ? Pourquoi on s’approprie nos cultures pour capitaliser dessus, en faire quelque chose de bâtard (au sens de grand n’importe quoi), mais quand nous, on présente des personnages réalistes, avec un vrai ancrage culturel, on nous ferme des portes ?
La réponse la plus simple est : parce que, de suite, nos romans sont perçus comme trop politisés. Ce qui est bête, puisque toute œuvre est, par essence, politique. Le coup du “votre roman est très bien, l’écriture est super, mais votre message est trop appuyé”, on me l’a sorti (c’est mon roman empire depuis 2 ans déjà).
Si seulement j’avais été la seule à recevoir ce genre de refus… Parce qu’être auteur‧ice racisé‧e fait immédiatement de la personne quelqu’un qui veut “imposer” son point de vue. Au point où on choisit des pseudos qui effacent nos origines (guilty), qu’on soumet avec un nom français pour se façonner une identité plus acceptable (guilty) ou qu’on arrête d’écrire des personnages qui nous ressemblent pour se donner plus de chances (partially guilty).
Le premier obstacle, ce sont donc les ME, qui vont sortir l’argument des soi-disant mauvaises ventes pour justifier leurs refus, alors que dans le même temps, elles ne font rien pour mettre en avant lesdits romans, qui, forcément, passent inaperçus.
Même quand il s’agit de traductions de best-sellers, les ME sont frileuses et lesdits romans mettent beaucoup plus de temps à parvenir jusqu’à nous que d’autres tout beau tout blancs.
L’excuse du “c’est trop compliqué” parce que 3 mots en langue étrangère se battent dans tout le roman (c’est un peu prendre les lecteurs pour des cons, au passage) revient souvent – alors qu’encore une fois, si c’est une langue inventée, il n’y a bizarrement aucun souci…
Fort heureusement, il y a des éditrices talentueuses qui font bouger les choses, comme Delphine Nguyen, Dorine Borghino ou encore Capucine Delattre.
Comment sont écrits les personnages racisés ?
Mal.
La plupart du temps.
Je ne parle pas de mes stars, mes auteur‧ices racisé‧es qui savent de quoi iels parlent.
Non, je parle de ces romans qui sortent avec des personnages racisés écrits par des non concernés. Bon, pour le coup, on retrouve plus des perso d’origine d’Asie de l’Est parce que c’est à la mode et qu’ils sont vus comme dociles et bien sous tous rapports, tandis que les “arabes” eux, sont forcément regardés de haut, rejetés ou véhiculent des clichés bien racistes et toxiques (alors que soyons honnêtes, les chiens de la casse n’ont pas d’origine définie, à part celle d’être des hommes 😶)
À titre personnel, je préfère un livre sans perso racisé qu’avec des persos racisés mal écrits ou qui ne servent qu’à servir le perso principal. La représentation à tout prix, ce n’est pas ça qu’on veut. Ce qu’on veut, ce sont des romans avec des perso racisés écrits par des racisés. Et vraiment, il y a de la place pour tout le monde dans les rayons des librairies (si si je vous promets).
Outre le problème des clichés véhiculés à travers ces personnages, se pose la question de l’ancrage culturel. Un nom à consonance arabe et une peau mate ne suffisent pas. Même dans le cas d’un personnage métis, même dans le cas d’un personnage coupé de cette partie de sa culture, nos origines ont un impact sur nous et notre quotidien : les micro-agressions racistes, le racisme systémique, les questionnements et la recherche de cette partie manquante de qui nous sommes, etc.
Nous ne sommes pas seulement des prénoms exotiques, des peaux dorées, des cils épais et des mangeurs de couscous… (Ceci dit, slay le couscous, mais que je ne vous y prenne pas à mettre de la merguez…) Nous ne sommes pas simplement des “habibi” lancés par-ci par-là. Nous sommes des personnes et les personnages de romans devraient nous représenter dans toute notre complexité, mais à la fois dans toute notre simplicité aussi.
D’ailleurs, je ne vous donnerai pas de conseils particuliers, à part d’au moins faire vos recherches et faire appel à plusieurs SR, si vous tenez autant à écrire un perso (surtout principal) racisé.
Et les lecteurs dans tout ça ?
Il y a un cercle vicieux lectorat-ME-auteurs.
Il y a les auteurs qui écrivent mal leurs persos, mais qui sont demandés par les ME ; les ME qui se tournent vers les auteurs blancs et boudent les auteurs racisés ; les lecteurs qui d’un côté pointent du doigt quand ça va pas et qui voudraient de vrais perso racisés bien écrits et ceux qui refusent de faire l’effort de lire des persos qui ne leur ressemblent pas. Donc rebelote, les ME vont chercher les auteurs non concernés et on est reparti pour un tour.
Autre problème : les choses que les lecteurs laisseraient passer dans le comportement des perso blancs seraient vivement critiquées si un personnage racisé faisait les mêmes dingueries, parce que ça alimenterait leurs clichés sur les personnages (surtout masculins) et donc sur les personnes racisées (malheureusement, ça vaut aussi pour les auteur‧ices racisé‧es qui doivent bien plus prouver leur valeur et la qualité de leur écriture).
Conclusion :
Les rayons des librairies manquent cruellement de bonne représentation, les auteurices ne veulent pas se remettre en question, les ME gardent leurs œillères, les lecteurs sont divisés et les auteurs racisés continuent de galérer.
Quelques recommandations francophones :
Nous, malgré tout, LK Imany (Scrineo)
Nos larmes sous la mer (Nisha), Alerte Tartelette (Scrineo), Le sablier de l’arbre sacré (Gulf Stream), Jo Riley-Black
Sirem et l’oiseau maudit, Yasmine Djebel (Rageot)
Le talisman des 4 dragons, Yasmine Djebel (Rageot)
Il y aussi les romans de Nesrine Ammari, Océane Ghanem, Jérôme Akhouche
Le mot de la fin :
Merci d’avoir tout lu, la bise sur vos deux joues et remember :










si important 💚💚💚